Si vous ne connaissez pas encore Mathieu Blanchard, voici son CV :
Vainqueur de la Diagonale des Fous à La Réunion en 2024, dès sa première participation. Vainqueur, quelques mois plus tard, du Yukon Arctic Ultra, plus de 600 km en quasi-autonomie dans le Grand Nord canadien, par -40 °C, avec une nuit frôlant les -50 °C. Deuxième de l'UTMB sous la barre des 20 heures en 2022. Ce qu'on connaît moins, c'est ce qu'il y a derrière : l'argent.

Mathieu Blanchard, 37 ans, est aujourd'hui l'un des aventuriers les plus suivis de France. Né à Cavaillon, grandi en Guadeloupe entre apnée et plongée, passé par une école d'ingénieur et quelques années de vie nocturne parisienne, il a découvert la course sur le tard, à 26 ans. Il en a fait un métier. Un métier rare, jeune, mal compris.

Dans un entretien pour le podcast, il a accepté de parler de ce que presque personne ne dit à voix haute : combien il gagne, comment il gagne, ce qui pourrait tout faire basculer, et pourquoi il a choisi de placer cet argent dans une finance qui exclut les énergies fossiles.

En résumé

Un ultra-trailer de tout premier plan ne vit presque pas des primes de course. Ses revenus reposent surtout sur des contrats avec des marques, complétés par les conférences, l'édition, la vidéo et des placements. Au sommet, le métier peut rivaliser avec celui d'un entrepreneur prospère. Mais il reste fragile, suspendu à la santé d'un corps.

Voici l'échange au complet

Avant de commencer, quelques éléments à retenir

  • Environ 40 % des revenus d'un ultra-trailer de haut niveau proviennent du partenariat avec l'équipementier principal, via des contrats pluriannuels signés sur 1 à 6 ans.
  • Le vainqueur de la Diagonale des Fous 2025 a touché 1 500 € de prime : la preuve que les coureurs de tête ne courent pas pour l'argent des courses.
  • Pour protéger leurs parcs naturels, les États-Unis plafonnent la Western States 100 à 369 coureurs et la Hardrock 100 à 146, via des permis publics.
  • En France, le trail a dépassé le million de finishers pour la première fois en 2024, et le nombre de courses de trail a dépassé celui des courses sur route dès 2022 (4 200 contre 3 600).

Combien gagne vraiment un ultra-trailer professionnel ?

Pourquoi parler d'argent reste un tabou dans le sport

Première chose : Mathieu Blanchard reconnaît lui-même que le sujet le met mal à l'aise. « C'est hyper inconfortable pour moi d'en parler, surtout avec un micro et des caméras. » Même en famille, dit-il, le salaire n'a jamais vraiment été abordé.

Pourquoi en parler, alors ? Parce qu'il aime casser les codes, et parce qu'il y voit une utilité. « On peut faire des choses formidables avec l'argent, on peut aussi aider d'autres personnes à en avoir, si elles le veulent, pour mener des projets extraordinaires. »

Ce que ça change pour vous : le tabou de l'argent n'est pas qu'une gêne personnelle. Il empêche de comprendre comment fonctionne un métier et donc d'évaluer s'il fait rêver à juste titre, ou s'il est plus précaire qu'il n'y paraît.

40 % de marques, 60 % de « tout le reste » : comment se construisent les revenus

L'ultra-trail est un sport jeune. « Cela fait moins de dix ans que les premiers sportifs peuvent en vivre », rappelle-t-il. Et contrairement au cyclisme, les coureurs ne sont pas salariés d'une équipe. Ils sont auto-entrepreneurs : ils créent une entreprise et facturent des marques pour les représenter et leur donner de la visibilité.

Concrètement, sa pyramide de revenus ressemble à ceci :

  • Le partenaire principal (l'équipementier qui fournit chaussures et vêtements) plus les partenaires secondaires (nutrition, montre, lunettes, bâtons). Ce socle représente « environ 40 % » de ses revenus, via des contrats pluriannuels de 1 à 6 ans. Les montants sont confidentiels.
  • Le reste, soit environ 60 %, vient d'activités plus ponctuelles : conférences en entreprise, partenariats courts, vidéos YouTube, et même un livre. « Je pensais en vendre 500. On en a vendu quasiment 100 000. »

Mis bout à bout, dit-il, cela peut représenter « un chiffre d'affaires, je dis bien chiffre d'affaires, facturé, de plusieurs centaines de milliers d'euros, voire dépasser le million sur une année ».

NB : Ce que ça change pour vous : « chiffre d'affaires » n'est pas « salaire ». C'est la confusion la plus fréquente. Sur ce montant facturé, il faut retirer charges, impôts, frais, et la part qui reste investie dans l'entreprise. Le revenu réellement disponible est bien inférieur au chiffre annoncé.

Les courses paient-elles les coureurs ?

C'est le grand paradoxe. Gagner une course mythique ne rapporte quasiment rien. « Je crois avoir vu passer l'info que le vainqueur de la Diagonale des Fous recevait une prime, je devrais le savoir, je l'ai gagnée l'an dernier, d'environ 1 500 €. » Le Yukon Arctic Ultra, lui, ne verse aucune bourse.

Alors pourquoi courir ? « Si tu ne cours pas pour les bonnes raisons, tu ne vas pas au bout, ce n'est pas possible. » La course n'est pas la source de revenus : elle est la vitrine. C'est la victoire et la visibilité médiatique qui permettent ensuite de signer, ou de renouveler, les contrats de marques qui, eux, font vivre.

Il refuse d'ailleurs les petites courses qui le rémunèrent juste pour prendre le départ. « De l'ordre de 1 000 à 1 500 € », précise-t-il, plus l'hôtel et le transport. Trop peu, et surtout incompatible avec la gestion d'un corps qui n'a « pas beaucoup de cartouches dans une année : deux à trois maximum ». Même 50 000 € sur la table ne le feraient pas dévier d'un engagement déjà signé : « Il y a une question de justesse et d'équité vis-à-vis du partenariat. »

Pourquoi l'ultra-trail s'est transformé en industrie

Le trail vit un véritable engouement. En France, le nombre de finishers en trail a dépassé le million pour la première fois en 2024. Et dès 2022, le pays comptait plus de courses de trail (4 200) que de courses sur route (3 600). « C'est une anarchie totale », résume Mathieu Blanchard à propos des contrats. « Il n'y a pas encore de grille fixe… C'est un vrai Far West. »

Cette croissance a un revers, qu'il assume de pointer. Pour accéder aux plus grandes épreuves comme l'UTMB, il faut désormais valider d'autres courses afin de récupérer des « tickets » de qualification. « Ça te fait voyager, prendre l'avion, dépenser beaucoup plus que la simple participation à une seule course. » Autrement dit : un système conçu pour maximiser les revenus rend l'accès plus difficile et plus polluant. « Alors qu'il n'y a rien de plus simple, en principe, que d'aller courir en montagne. »

La preuve par l'absurde ? « Le jour où les courses se sont arrêtées, en 2020, c'est l'année où j'ai fait le plus de kilomètres en montagne de ma vie. »

Le trail détruit-il la nature qu'il célèbre ?

C'est l'éléphant dans la pièce. Un amoureux de la nature qui prend l'avion pour courir aux quatre coins du monde, en rassemblant des milliers de personnes au même endroit. « Un énorme paradoxe, une vraie contradiction émotionnelle », reconnaît-il.

Le vrai problème, ce n'est pas les déchets : c'est l'avion et l'équipement

Sur les polémiques classiques (déchets, animaux stressés par le passage de l'UTMB), il est mesuré : « C'est plus marginal, et ça sert surtout à faire des polémiques. » Les vrais sujets sont ailleurs.

  • Le transport : « C'est sans doute le facteur numéro un. » Les grands circuits sont faits pour amener les coureurs à l'international. « Parfois, dans les plaquettes marketing, on est fier d'annoncer 150 nationalités représentées… ce qui veut dire un sacré trafic. »
  • L'équipement : « On est dans une obsolescence programmée énorme. » Le matériel pourrait durer, mais le marketing pousse au renouvellement permanent. Mathieu Blanchard dit travailler avec des marques engagées dans des démarches plus sobres, « sinon, on ne s'associerait pas à elles ».

Son effort personnel : « L'an dernier, j'ai réussi à ne prendre qu'un seul avion, pour aller à La Réunion faire la Diagonale des Fous, alors que quelques années plus tôt j'en prenais dix. »

Pourquoi se mettre volontairement dans l'inconfort extrême ?

Au Yukon, il a couru sept jours et 22 heures, seul, sans tente, en tractant son matériel, par des températures atteignant –50 °C une nuit. « Quand on s'arrête, on a moins de cinq minutes avant d'être complètement gelé sur place : c'est le mouvement qui te permet de survivre. »

Le pire ennemi n'est pas le froid, mais le manque de sommeil. « Le manque de sommeil rend fou ; et le pire, c'est qu'on en est conscient. C'est comme être drogué tout en étant lucide. »

Pourquoi s'infliger ça ? Sa réponse est presque scientifique. Le corps fonctionne par homéostasie : il s'adapte à son environnement. « Si on te met dans une pièce à 20 °C… tu te déconditionnes complètement. » L'inconfort volontaire, dit-il, est « vital » pour rester en santé et vieillir moins vite. Il y voit aussi une école du bonheur : « Quand je prends une douche… je repense à ces moments difficiles, et ça m'apporte beaucoup de bonheur. » De quoi, dit-il, « relativiser » et résister à l'envie d'acheter pour se sentir bien.

Il en tire une leçon d'humilité, qu'il relie au défenseur des océans Paul Watson : selon ce dernier, l'intelligence se mesure à la capacité à vivre en harmonie avec le milieu naturel et, sous cette définition, l'humain serait le dernier de la classe.

Peut-on gagner de l'argent ET financer la protection de la nature ?

Entre métier non conventionnel, pas de cotisation retraite chaque mois, revenus qui peuvent s'arrêter en cas de blessure (les contrats prévoient des clauses de rupture après 3, 6 ou 9 mois d'arrêt). Mathieu Blanchard veut donc que son épargne travaille et qu'elle ait du sens.

Il raconte avoir d'abord essayé au Canada, dans une grande banque qui proposait un fonds « vert »… tout en plaçant ailleurs « full gaz ». Le genre de contradiction qui annule l'intention. D'où son choix d'un acteur aligné de bout en bout.

C'est ici que Green-Got entre dans la conversation. Green-Got est un établissement de paiement français qui oriente 100 % de ses flux vers des secteurs hors énergies fossiles. Côté impact, sa fondation, abritée par la Fondation de France, a déjà collecté près de 2 millions d'euros pour des associations depuis 2022 (via l'arrondi des paiements et le don de 5 % du chiffre d'affaires de l'entreprise), avec un objectif de 15 millions d'euros d'ici 2030. L'entreprise revendique par ailleurs plus de 60 millions d'euros investis dans des entreprises jugées responsables.

Cet article a une vocation informative et pédagogique. Il ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Tout investissement comporte des risques, notamment de perte en capital, de liquidité et de variabilité des revenus.

Regardez l'épisode complet

Cet article ne remplace pas l'entretien. Pour entendre Mathieu Blanchard parler argent, danger et nature avec ses mots, regardez la vidéo complète de l'épisode.

Abonnez-vous pour ne rien rater des prochains épisodes.

FAQ

Combien gagne un ultra-trailer professionnel ?

Les revenus viennent à plus de 90 % des contrats de marques, pas des primes de course. Selon Mathieu Blanchard, environ 40 % proviennent de l'équipementier principal. Au tout premier plan, le chiffre d'affaires annuel peut approcher ou dépasser le million d'euros, mais c'est l'exception, pas la règle.

Les courses d'ultra-trail versent-elles des primes ?

Très peu. Le vainqueur de la Diagonale des Fous 2025 a touché 1 500 €, la Hardrock 100 ne verse rien, et l'UTMB, la mieux dotée, donne 20 000 €. Aucune course ne permet de vivre de ses seules primes.

Pourquoi la Western States est-elle limitée à 369 coureurs ?

Pour des raisons écologiques. Le permis avec le service des forêts américain interdit de dépasser le nombre de partants de 1984, année du classement de la zone en nature sauvage. La Hardrock 100, elle, se limite à 146 coureurs.

Le trail est-il mauvais pour l'environnement ?

Son impact principal n'est ni l'érosion des sentiers ni les déchets, mais le transport aérien des coureurs et l'équipement à renouvellement rapide. Concentrer des milliers de personnes au même endroit perturbe aussi la faune locale le jour de la course.

Sources