Imaginez une station-service, puis retirez le pétrole jusqu'à la dernière goutte. C'est ce que construit Electra : des stations 100 % électriques, partout en Europe.
Derrière le projet, Aurélien de Meaux. Après avoir cofondé Cheerz, l'application d'impression de photos revendue en 2018, il aurait pu s'arrêter là. Il a préféré s'attaquer au secteur le plus lourd, le plus politique et le plus pollueur : le transport. Aujourd'hui, Electra vaut plus d'un milliard d'euros, a levé plus de 600 millions en capital et déploie ses bornes ultra-rapides dans 10 pays.
Sa thèse va faire grincer des dents : passer à l'électrique n'est pas une punition écologique. C'est moins cher, plus pratique, et c'est inévitable.
Sa mission, telle qu'il la formule : "embarquer tout le monde dans l'électrique", et montrer que ce n'est pas "un truc technocratique imposé par des gens à Bruxelles qui veulent emmerder les gens".
Dans cet épisode du podcast Précurseurs, on a tout passé au crible : le prix, les bornes, la batterie, le réseau, les lobbys.
En résumé : faut-il passer à la voiture électrique ?
Oui, et pas uniquement pour des raisons écologiques. C'est un calcul économique : à l'achat, l'électrique rejoint le prix du thermique grâce aux aides et à la chute du coût des batteries ; à l'usage, elle coûte deux à quatre fois moins cher au kilomètre. Pour le fondateur d'Electra, la question n'est plus "si" la bascule aura lieu, mais "quand".
Avant de commencer, les 7 chiffres qui changent tout :
- Le transport représente 34 % des émissions de CO2 en France, premier secteur émetteur du pays.
- Rouler en voiture électrique coûte 2 à 4 fois moins cher : 3 à 7 € aux 100 km, contre 11 à 15 € en essence.
- La France compte près de 200 000 points de recharge publics, dont environ 30 000 ultra-rapides.
- Sur son cycle de vie en France, une voiture électrique émet 60 à 80 % de CO2 en moins qu'une thermique.
- Le prix des batteries est passé de 1 000 $/kWh en 2010 à environ 100 $/kWh aujourd'hui, et vise 50 $.
- Un moteur électrique compte moins de 10 pièces mobiles, contre plus de 300 pour un thermique.
- La distribution de carburant dans l'Union européenne pèse 450 à 500 milliards d'euros par an.
Électrique vs thermique : le match en chiffres
| Critère | Thermique | Électrique |
|---|---|---|
| Coût pour 100 km | 11 à 15 € | 3 à 7 € |
| CO2 sur le cycle de vie (200 000 km) | 30 à 35 tonnes | 10 à 11 tonnes |
| Pièces dans le moteur | plus de 300 | moins de 10 |
| Temps pour "faire le plein" | 5 min | 10 à 20 min |
| Économie pour un taxi / VTC | référence | 600 à 800 € / mois |
Sources : entretien Aurélien de Meaux (Electra), ordres de grandeur ADEME et Avere-France.
Pourquoi le fondateur de Cheerz s'est lancé dans la recharge électrique ?
Aurélien de Meaux est un entrepreneur en série. Après avoir vendu Cheerz en 2018, il aurait pu s'arrêter. Il a choisi un projet "plus dimensionné, plus ambitieux".
Pourquoi la recharge électrique précisément ? Parce qu'en 2020, il repère un basculement de marché que peu voient venir : l'électrique pèse alors moins de 1 % des voitures qui roulent en France, mais les premières voitures commencent à offrir une vraie autonomie. Il en déduit que le marché va décoller et qu'il a une longueur d'avance.
Son raisonnement de fond tient en un mot : la souveraineté. La France importe l'essentiel de son pétrole, ce qui la rend vulnérable au moindre soubresaut du prix du baril. À l'inverse, elle produit son électricité chez elle.
"On importe 99 % de notre pétrole. Si le baril monte à 200 ou 250 dollars demain, on va juste pleurer parce qu'on n'en a pas. Là où on produit beaucoup d'électricité."
Pour faire comprendre l'absurdité de notre dépendance, il propose une expérience de pensée : si la voiture n'existait pas et qu'on devait choisir aujourd'hui, prendrait-on de l'électricité produite ici, ou du pétrole acheté à l'autre bout du monde et acheminé par bateau ? "Le choix serait assez vite fait."
Comment Electra gagne-t-il de l'argent ?
Le modèle est, sur le principe, le même qu'une station-service : Electra achète de l'électricité en gros, et vous la revend au kilowattheure (l'équivalent du litre d'essence) un peu plus cher. La marge se fait sur cet écart.
Mais l'électricité a une particularité : son prix change en permanence, parce que le réseau doit être équilibré à chaque instant, on ne peut pas la stocker facilement. Pour ne pas subir cette volatilité, Electra achète une partie de son électricité des années à l'avance, à un prix fixé d'aujourd'hui (ce qu'on appelle un achat "forward"). De Meaux insiste sur ce point souvent mal compris :
"Il a acheté le droit d'acheter l'électricité aujourd'hui à un prix négocié il y a trois ans."
Autrement dit, on ne stocke pas des électrons dans un hangar : on verrouille un prix. Cette gestion fine permet aussi de profiter d'un phénomène contre-intuitif. En milieu de journée, quand le soleil fait tourner les panneaux solaires et que la demande est faible, il y a parfois trop d'électricité sur le réseau. Le prix s'effondre, et peut même devenir négatif, on est alors payé pour consommer. En avril 2026, il est descendu jusqu'à -500 € le MWh. Recharger des voitures à ces moments-là, c'est de l'électricité quasi gratuite.
Construire une station, en revanche, prend du temps : trouver un terrain, obtenir les permis, amener une forte puissance électrique. "Sortir une station, c'est un travail d'un à deux ans." Les stations qui ouvrent aujourd'hui ont donc été lancées il y a deux ans.
La bascule vers la voiture électrique est-elle inévitable ?
Sur ce point, de Meaux ne met aucune nuance : "Je suis convaincu à 200 % que c'est absolument inéluctable. Ce n'est pas une conviction, ce sont des faits." Son raisonnement repose sur une mécanique de prix simple, en trois étapes.
D'abord, le prix des batteries s'effondre : de 1 000 dollars le kWh en 2010 à une centaine aujourd'hui. Or la batterie est le composant le plus cher d'une voiture électrique. Ensuite, comme elle coûte de moins en moins cher, le prix de la voiture électrique rejoint celui d'une thermique équivalente : c'est ce qu'on appelle la "parité de prix". Enfin, une fois ce point atteint, le consommateur compare deux voitures au même prix d'achat, sauf que l'une coûte deux à trois fois moins cher à faire rouler.
"Les gens ne sont pas “idiots”, ils vont massivement se tourner vers la voiture électrique."
Et il balaie l'idée que cette bascule serait une affaire de conviction écologique. Si la Chine est en avance, ce n'est pas par vertu :
"Les Chinois ne sont pas plus écolos que les Allemands. Ils sont drivés par le fait que c'est un bon deal pour eux."
Les ventes lui donnent raison : en France, les immatriculations de voitures électriques ont bondi de 50 % au premier trimestre 2026 par rapport à 2025, et ont presque doublé (+97 %) sur le seul mois de mai.
Les 7 idées reçues sur la voiture électrique (enfin démontées)
1 .La voiture électrique a-t-elle assez d'autonomie pour partir loin ?
L'objection : on aurait peur de tomber en panne sur l'autoroute.
Le fait : "L'autonomie moyenne des voitures vendues en 2025, c'est plus de 500 km" (350 à 400 km en conditions réelles). Concrètement : sur un trajet de 700-800 km, vous ferez un, au pire deux arrêts de 15 à 20 minutes, le temps d'un café. Et les meilleurs modèles récupèrent désormais 400 km en 10 minutes de charge.
2 .Y a-t-il vraiment assez de bornes de recharge en France ?
L'objection : il n'y aurait pas assez de bornes.
Le fait : près de 200 000 points de recharge publics, quand le pays ne compte que 11 000 stations-service essence. Le nombre de points de charge rapides a été multiplié par 10 en deux ans, et 400 aires d'autoroute sont toutes équipées. Concrètement, vous pouvez ouvrir n'importe quelle application de navigation, vous verrez les bornes.
3 .Comment recharger si je vis en appartement, sans garage ?
L'objection : sans prise à domicile, impossible de recharger.
Le fait : "Vous n'avez pas non plus de pompe à essence chez vous." Concrètement, vous faites exactement ce que vous faites déjà avec une thermique : une recharge rapide de 15 minutes par semaine ou tous les 15 jours, en allant au supermarché ou sur votre trajet. La prise à la maison est un confort, pas une condition.
4 .La voiture électrique pollue-t-elle plus à fabriquer ?
C'est en partie vrai, et il ne le nie pas : fabriquer la batterie émet plus de CO2 au départ (environ 7-8 tonnes pour une électrique de gabarit Clio, contre 5 pour une thermique). Mais ce qui compte, c'est le bilan sur toute la vie de la voiture, pas seulement à la sortie d'usine.
"La voiture thermique sera autour de 30 à 35 tonnes de CO2. La voiture électrique, à 10 ou 11 tonnes. Le delta est massif."
Pourquoi un tel écart ? Parce qu'une thermique brûle de l'essence à chaque kilomètre, alors qu'une électrique roule en France avec une électricité très peu carbonée. La "dette carbone" de la batterie est ainsi remboursée en quelques dizaines de milliers de kilomètres.
5 .La batterie va-t-elle mourir au bout de 5 ans ?
Non. Les études convergent : la durée de vie d'une batterie dépasse "largement 200 000 km", soit la durée de vie de la voiture elle-même. Le vrai sujet n'est donc pas la panne, mais l'obsolescence : une voiture de 2020 charge moins vite et a moins d'autonomie qu'un modèle récent. De Meaux compare ça au dilemme de l'iPhone, "est-ce que j'achète maintenant ou j'attends le prochain ?", mais estime que la technologie est désormais assez mûre pour acheter sans trop hésiter.
6 .Le réseau électrique tiendra-t-il si tout le monde passe à l'électrique ?
L'objection paraît logique, mais les chiffres la démentent. La France produit environ 500 TWh d'électricité par an. Si, en 2035, un tiers des voitures en circulation roulait à l'électrique, elles consommeraient environ 40 TWh, soit moins de 10 % de la production. Encore mieux : la France produit déjà plus d'électricité qu'elle n'en consomme et en exporte massivement (89 TWh exportés en 2024, un record).
"La France est un gros exportateur d'électricité. On a exporté plus de 90 TWh l'année dernière."
Concrètement : plutôt que de vendre ce surplus à l'étranger, autant l'utiliser pour rouler. Et comme beaucoup de voitures se rechargent la nuit, quand la demande est faible, cela lisse la charge du réseau au lieu de l'aggraver.
7 .La voiture électrique, n'est-ce pas un truc de riches ?
C'est l'objection qu'il reformule le plus précisément, parce qu'elle vise à côté :
"Acheter une voiture neuve, en général, c'est un truc de riches. Ce n'est pas la voiture électrique qui est un truc de riches, c'est la voiture neuve."
Autrement dit : une voiture neuve coûte en moyenne plus de 30 000 € et son acheteur type a 55 ans, électrique ou pas. Mais à modèle comparable, l'électrique a quasiment rejoint le thermique à l'achat, surtout avec le bonus (entre 3 000 et 6 000 €). Et une fois la voiture achetée, elle coûte beaucoup moins cher à faire rouler. C'est l'objet du point suivant.
Combien coûte vraiment une voiture électrique au quotidien ?
Faisons le calcul. Une thermique consomme environ 7 litres aux 100 km. À 1,80-2 € le litre, cela fait 11 à 15 € pour 100 km. La même distance en électrique coûte 3 à 7 € : autour de 3 € si vous chargez à la maison, jusqu'à 7 € si vous chargez uniquement sur des bornes rapides. Soit deux à quatre fois moins cher, à chaque trajet.
La démonstration la plus parlante, ce sont les taxis et VTC, qui roulent énormément et basculent tous à l'électrique. Leur économie : 600 à 800 € par mois, soit près de 10 000 € par an. À cela s'ajoute une maintenance bien plus rare : un moteur électrique a moins de 10 pièces mobiles, contre plus de 300 pour un thermique, donc beaucoup moins de pannes et de passages au garage.
À l'échelle du pays, l'enjeu est colossal. Les particuliers français dépensent environ 44 milliards d'euros d'essence par an. Diviser cette facture par deux, c'est rendre du pouvoir d'achat :
"Tu rends 22 milliards de pouvoir d'achat aux gens. Dans un moment où on dit qu'il faut réconcilier la fin du monde et la fin du mois, là on a pile réconcilié les deux."
Il cite la vidéo virale d'Alexandre Astier, qui imagine qu'on remplace l'électrique par un moteur à explosion, et réalise à quel point ce serait absurde : "On va aller chercher du pétrole plus loin, qu'il faut acheminer en pipeline, raffiner, et ça va puer, ça va polluer… tout ça pour un truc un peu moins bien."
Qui a intérêt à entretenir la peur de la voiture électrique ?
Si tout est aligné, pourquoi le récit reste-t-il si négatif ? De Meaux identifie deux forces qui ont un intérêt direct à ralentir la bascule.
La première, ce sont les acteurs de l'ancien système, constructeurs et surtout équipementiers. Passer à l'électrique les oblige à investir des milliards pour réinventer leur métier, alors que l'ancien leur rapporte déjà beaucoup. Et certains métiers (carburateurs, pots d'échappement) sont condamnés, puisqu'une voiture électrique en a tout simplement plus besoin.
"Chacun défend son bifteck. Tu gagnes bien ta vie, tu es en train de milker un truc qui marche, et on te demande de passer sur un nouveau modèle."
La seconde, ce sont les producteurs de pétrole — pays et entreprises — qui perdent leur marché à mesure que les voitures cessent de brûler du carburant.
Il raconte une anecdote révélatrice : une joute sur LinkedIn, puis une rencontre à Bruxelles avec l'eurodéputé François-Xavier Bellamy, opposé à l'échéance de 2035. De Meaux lui démontre, texte à l'appui, que la loi de 2035 n'impose pas l'électrique : elle impose le zéro émission de CO2. On peut donc faire de l'hydrogène ou autre chose — il se trouve simplement que l'électrique est, aujourd'hui, ce qui marche. Son message à la droite conservatrice :
"Laissez pas l'écologie aux écologistes. Vous avez le droit de vous impliquer sur ces sujets."
A-t-il fait changer Bellamy d'avis ? "Je n'ai jamais vu, dans un débat, quelqu'un dire à la fin : tu m'as convaincu." Mais son but n'est pas la victoire d'un soir : "Ça me permet de planter des graines." Reconnecter, chez ces interlocuteurs, l'électrique à des valeurs qui leur parlent — souveraineté, nucléaire, pouvoir d'achat.
Peut-on bâtir une entreprise à la fois rentable et utile à la planète ?
Réponse directe : oui. Une mission qui a du sens attire les meilleurs profils (de Meaux dit recevoir des CV de cadres d'Amex ou de Mastercard), et "99 % du succès d'un projet dépend de la qualité de l'équipe".
Sur la rentabilité, il pointe un basculement de valeur. Dans le pétrole, l'argent se gagne en amont (extraire le brut) ; la station-service, elle, gagne très peu. Avec l'électricité, c'est l'inverse : la produire est simple, mais la distribuer au bon endroit et au bon moment est difficile, donc rémunérateur.
"On va probablement gagner un peu plus d'argent que la station-service classique."
Où investir son épargne en 2026, selon le patron d'Electra ?
Dernière question, écologie mise de côté : et si vous aviez 10 000 € à placer ?
"Tu as intérêt à les investir dans des boîtes qui sont dans cette transition énergétique, parce que c'est elles qui ont le plus de vent dans les voiles."
Son raisonnement : ces entreprises ont le sens de l'histoire pour elles. La transition n'avance pas en ligne droite (Trump relance le fossile, par exemple), mais la direction ne change pas. Côté Green-Got, le fonds dédié, géré avec Dorval Asset Management, battait le NASDAQ et le S&P 500 en performance à début mai 2026.
Important : les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Investir comporte un risque de perte en capital. Ceci n'est pas un conseil en investissement.
FAQ
La voiture électrique est-elle moins chère qu'une thermique ?
À l'usage, oui : 3 à 7 € aux 100 km contre 11 à 15 € en essence, soit 2 à 4 fois moins. À l'achat, avec les aides, les prix sont désormais proches d'un modèle thermique équivalent.
Combien de temps faut-il pour recharger une voiture électrique ?
15 à 20 minutes en moyenne sur une borne ultra-rapide pour récupérer 300 à 400 km. Les meilleurs modèles font 400 km en 10 minutes.
Y a-t-il assez de bornes de recharge en France ?
Oui : près de 200 000 points publics fin mai 2026, contre 11 000 stations-service essence. Toutes les aires d'autoroute sont équipées.
La batterie d'une voiture électrique dure-t-elle longtemps ?
Oui : largement plus de 200 000 km selon les études, soit la durée de vie de la voiture. La vraie question est l'obsolescence technologique, pas la panne.
Une voiture électrique pollue-t-elle plus à fabriquer ?
Plus à la fabrication (à cause de la batterie), mais beaucoup moins sur l'ensemble du cycle de vie : 2 à 5 fois moins de CO2 qu'une thermique en France.
L'interdiction des thermiques en 2035 est-elle maintenue ?
La Commission européenne a proposé fin 2025 de l'assouplir (90 % de réduction au lieu de 100 %, avec des flexibilités). Le texte n'est pas encore voté définitivement.